Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

NoctuArt : Chanter l’eau, en toute solidarité (2e partie)

2e partie. Une ode africaine, gracieuseté d’un griot

(Pour lire la 1re partie, cliquer ici)

Oubliez les partitions de chants africains pour quatre voix; j’ai beau avoir souvent entendu des Africains entonner des hymnes à plusieurs voix dans une harmonie descendue tout droit du ciel, je n’en trouve aucune trace écrite sur du papier à musique. Nous sommes à deux mois de nos prestations; je VEUX trouver quelque chose !

Je téléphone à Afrique en mouvement et demande à parler à un professeur de chorale. On prend en note ma demande, une demande originale, je l’accorde. Surprise : un certain Ibrahim Diabaté (nom de famille illustre, au Mali, car c’en est un de griots !) me rappelle illico… et m’offre de composer une chanson pour le NoctuArt. Juste ça !

Entre temps, mon collègue et ami Nadim me raconte qu’il a vécu une expérience musicale exceptionnelle chez Afrique en mouvement : un prof, Iba, leur a fait chanter une pièce sur le thème de la paix et c’était, paraît-il, enlevant, émouvant, inspirant. Puis nous découvrons qu’Ibrahim et Iba forment une seule et même personne. Ça promet !

Première rencontre entre Ibrahim et le NoctuArt. Notre professeur invité est flamboyant : tout jeune, il s’est mis sur son 36 et nous l’accueillons avec chaleur. Il nous chante sa pièce sur la paix, nous chantons de petits morceaux de notre répertoire – un partage amical de nos réalisations, quoi. Puis, il sort sa composition, dont le texte en bambara est écrit sur une feuille, et nous chante son hymne à l’eau : Dji (« eau » en bambara, vous l’aurez deviné.) La pièce nous charme immédiatement; les notes, le rythme, l’intention, tout concourt à nous permettre d’imaginer ici couler l’eau en cascade, là entendre le martèlement des pas des femmes marchant quotidiennement des kilomètres pour aller chercher l’eau. Nous l’adoptons sur le champ, et Ibrahim nous l’apprend mot par mot, phrase par phrase (c’est en bambara, ne l’oublions pas !). Nous enregistrons toute la rencontre pour pouvoir travailler la pièce une fois qu’il ne sera plus là.

Une belle rencontre a eu lieu. Elle recèle cependant un défi interculturel imprévu !

C’est qu’Iba m’avait assuré qu’il allait composer une pièce à quatre voix. Je n’avais pas insisté sur la définition de la chose. Or, Dji est une pièce à une voix. Qui plus est, elle n’a pas été écrite sur des portées. Lorsque nous réécoutons l’enregistrement de la soirée passée avec lui, nous nous apercevons que nous ne sommes pas partis une seule fois sur la même tonalité. Plus étonnant encore : entre la première version chantée par Ibrahim en début de rencontre et celle que nous avons appris à chanter avec lui, la mélodie diffère parfois. Nous avons voulu interpréter une chanson africaine ? Nous voici avec une œuvre magnifique entre les mains… et tout un défi musical à relever !

Pour les néophytes du chant choral et de la musique classique occidentale, je vous explique brièvement : à part la musique de tradition orale et certaines chansons modernes, en Occident, la musique est un art, soit, mais un art mathématique. Les pièces sont à deux, trois, quatre temps, etc.; ces temps sont indiqués en début de portée et celle-ci est découpée en mesures, chaque mesure, jusqu’à identification contraire, contenant le même nombre de temps; la tonalité est donnée dès le début, et on s’y tient. Etc.

En chant choral comme pour les œuvres orchestrales, ces détails sont importants, afin que naisse de ces multiples joueurs qui se mettent ensemble une harmonie de notes sans décalage rythmique !

Quand on s’y arrête, on voit que notre musique est à l’image d’un mode de pensée central de notre civilisation – ne sommes-nous pas d’abord et avant tout, même si parfois on l’ignore soi-même, des cartésiens ?! Or les NoctuArtistes perdent tout repère devant une œuvre issue d’une tradition orale immémoriale, soit, mais basée aussi sur une approche plus spontanée et mouvante de la musique. Pour pouvoir, à quatre voix, l’interpréter, nous allons donc l’adapter aux exigences d’une partition occidentale.

Heureusement que Raymond (celui qui a arrangé Pendant que les bateaux de Gilles Vigneault) est là. Il nous concocte une œuvre la plus près possible de la version que nous avons apprise pas à pas avec Ibrahim, mais à quatre voix, avec des entrées fuguées, des appels et des réponses, des phrases modulées… Les allusions à la pluie, les pas des femmes, etc, sont toujours aussi belles. C’est Dji, revisitée par le NoctuArt !

Nous avons réinvité Iba pour qu’il puisse entendre notre version de Dji. Sa réaction a été très chaleureuse. Je ne sais pas s’il a vraiment aimé. Comme je ne sais pas à quel point mes comparses du NoctuArt étaient très à l’aise avec ce qu’il nous avait à prime abord proposé. C’est un peu ça (et beaucoup plus), l’interculturel !

Ce dont je suis sûre, c’est que la pièce a plu aux auditoires lors de nos prestations de novembre 2003 au café Le Va-et-Vient (invitation d’Oxfam-Québec dans le cadre d’une exposition de photos), à l’Entraide missionnaire dans le cadre d’une conférence sur l’Amazonie brésilienne, et à la Biosphère dans le cadre du dévoilement des murales du beau projet Des idées aux murs, des idéaux mûrs, piloté par le CLUB 2/3 et coordonné… par ce cher ami Nadim dont j’ai parlé plus haut ! Iba a pris la parole devant les jeunes à la Biosphère et son discours sur l’accès à l’eau en Afrique nous a tous profondément émus. Si vous saviez comme je suis triste de ne retrouver aucune photo de cet événement, et plus encore, d’avoir perdu la trace de ce musicien exceptionnel !

En mai 2004, nous avons de nouveau présenté notre répertoire sur l’eau à l’église de la Visitation lors de notre concert annuel, intitulé cette année-là Il était une foi… l’eau; en deuxième partie, nous avons offert à notre public une messe musicale à travers les âges. Un autre projet de fous, bien inspirant. Mais ça, c’est une autre histoire ! :)

N.B. Euh... je ne trouve pas d'enregistrement de la chanson en question non plus... Mais ça valait le coup de raconter son histoire !

22:20 Publié dans NoctuArt | Lien permanent | Commentaires (3)