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Éducation et Causes : Le 13 septembre 2001, dans ma classe

Mères et bébés post 9 11_cropped2.jpgSeptembre 2001. Je reviens d’un voyage éblouissant, cas au dos, en Syrie et en Jordanie. J’enseigne l’espagnol à deux groupes de 4e secondaire et je suis en parallèle des cours à l’Université de Montréal.

Le 13 septembre 2001, je n’ai pas vu mes élèves depuis un jour et demi, soit depuis le 11 septembre à midi, alors que je ne savais pas encore ce qui venait de se produire aux États-Unis. J’ai une bonne idée du cours que je compte donner, mais je souhaite vérifier auprès de mes élèves si les sujets que j’aimerais aborder l’ont été au cours des six périodes de classe qu’iels ont eues depuis.

Je leur demande donc s’il y a des questions concernant les événements récents. Iels me disent qu’avec leurs profs il n’a été question « que de ça » depuis mardi midi. Quoi, « de ça » ? Eh bien, de ce qui s’est passé, minute après minute : les pirates de l’air, les tours…

J’écris alors au tableau les mots suivants :

Arabe

Musulman

Intégriste

Terroriste

Je leur demande s’iels saisissent bien le sens de ces mots et la différence qu’il existe entre chacun d’ex.

Pas trop, semble-t-il.

Alors je me lance, instinctivement, spontanément. Je n’écrirai pas ici toutes les interventions es élèves, mais elles furent nombreuses bien sûr. Je n’ai pas parlé toute seule !

ARABE. Le fait d’être « arabe » fait référence à une langue parlée et à un certain nombre de trait culturels dans une certaine partie du monde. Je leur montre la carte géographique suspendue près du tableau et leur montre l’Afrique du Nord, une partie du Moyen Orient et la péninsule arabique. Je précise que ce ne sont pas tous les habitants de ces régions qui sont arabes : les Berbères et les Kurdes, par exemple, ne le sont pas; les Turcs, les Perses (en Iran) non plus.

Les Arabes sont-ils de confession musulmane ?

Je leur demande de nommer un Québécois arabe. Pas de réponse. (Nous sommes en 2001; plusieurs artistes québécois d’origine arabe ne sont pas connus encore). Je leur propose René Angelil. Surprise dans la classe ! Eh oui, René est d’origine syrienne. Il parlait arabe à la maison avec ses parents.  Et il est chrétien. D’ailleurs, il y a même des Palestiniens chrétiens. Hein ?!

MUSULMAN. Je demande aux élèves de me nommer le pays majoritairement musulman le plus populeux dans le monde. Je ne me souviens pas des réponses, mais personne ne nomme l’Indonésie. Je retourne à la carte géographique et me déplace jusqu’à l’océan pacifique. Je pointe l’immense archipel indonésien, majoritairement (mais pas exclusivement) musulman. Je leur montre d’autres pays à majorité musulmane, tels que la Malaysie. Je promène ma main au-dessus de l’Inde et rappelle qu’il y a plus de 100 millions de musulmans en Inde. Puis je recule à travers l’Asie centrale, retourne vers le Moyen Orient et le Maghreb, descends vers l’Afrique noire, rappelle que plusieurs pays d’Afrique noire comprennent des populations musulmanes importantes. Je monte vers les Balkans. En Europe aussi, dis-je ! Puis je rappelle qu’en Occident vivent des personnes de confession musulmane, et pas toutes issues de l’immigration récente; certaines de présence très ancienne, d’autres ayant fait le choix de se convertir, notamment.

INTÉGRISTE. J’explique qu’une des manières de définir ce concept, c’est de dire que des personnes ou groupes de personnes souhaitent que leur pays soit gouverné selon des textes sacrés, que les lois soient basées sur les préceptes religieux. Bref, que la religion gère la manière dont on vit en société. Plus encore : l’intégrisme peut se mêler de géopolitique et servir de prétexte, ou de motivation, à faire la guerre, soit civile (dans un même pays), soit entre pays. J’insiste pour dire qu’il y a des Chrétiens intégristes, des Juifs intégristes, des Hindous intégristes, etc. Et, oui, des Musulmans intégristes. Mais qu’il est important de ne pas associer systématiquement croyants, même très pratiquants, et intégristes.

TERRORISTE. Quel mot se cache dans ce terme ? TERREUR ! J’explique que le terrorisme, c’est perpétrer des attaques, sur des cibles militaires mais aussi souvent civiles, pour FAIRE PEUR, afin d’atteindre des objectifs politiques. Et que le terrorisme provient de divers groupes, partout dans le monde, pas toujours religieux, loin s’en faut. Je rappelle qu’il y a eu des bombes posées par l’IRA en Irlande du Nord et en Angleterre; en Espagne par l’ETA. (J’ai oublié de mentionner le FLQ). Que terrorisme n’est surtout, absolument pas, synonyme d’Islam. Que de faire une équation simple entre les deux est une très grave erreur.

J’insiste pour dire que les populations civiles des quatre coins du monde n’ont habituellement rien à voir avec les tensions entre leurs pays respectifs. Qu’elles sont souvent les plus grandes victimes des guerres et du terrorisme alors qu’elles ne souhaitent qu’avoir une vie paisible.

Je m’aperçois qu’une de mes élèves pleure. Pleure parce que le soulagement provoqué par ce cours la délivre d’un sentiment confus de peur et de culpabilité depuis deux jours, elle qui est issue d’une famille d’origine algérienne et musulmane non pratiquante.

On discute de ces enjeux librement jusqu’à ce que la cloche sonne. Plusieurs élèves me remercient; iels se sentent moins mêlé-e-s face à ce qui se passe et à tout ce qu’on entend à la télé, dans les corridors, dans la rue.

Ce fut l’entorse au cours d’espagnol la plus justifiée que je pouvais imaginer dans les circonstances!

***

Dix-huit ans plus tard, ces concepts de base sont encore à clarifier, malheureusement. On a tellement de pain sur la planche…

Crédit photo People Magazine, photo de couverture de l'édition du 25 février 2002, présentant des mères ayant perdu leur mari le 11 septembre 2001 et ayant accouché par après.

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