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Causes : Des piqûres de moustiques mortelles, une injustice géo-économique

En juin 2013, j'ai participé au concours littéraire de l'Aide internationale pour l'enfance (AIPE). À mon grand étonnamment, j'ai remporté - ex-aequo avec une dame du Tchad - le prix de la catégorie adulte.

Pourquoi avoir écrit ce texte ? Parce que je devais trouver un moyen de canalisre la tristesse d'apprendre le décès d'une enfant de deux ans dans ma belle-famille sri lankaise dans un petit moment d'écriture.


Je viens de border mes enfants. Ils dorment paisiblement malgré les piqûres de

moustiques qui les démangent parfois. Je ne suis pas inquiète. Ce sont des moustiques
de la forêt boréale. Embêtants, comme chantait la Bolduc. Pas mortels. Ma cousine H. a aussi bordé son petit dernier le 26 mai. Pour la dernière fois. Piqué par un
moustique de trop dans son pays natal, en Asie, il est décédé de la fièvre dengue à
l'âge de deux ans et 4 mois.


On a tous déjà entendu la affligeante nouvelle d'un petit enfant parti trop tôt. Dans un
pays comme le nôtre, on dit : «ça ne s'explique pas ». Et c'est vrai. Et ça fait mal, mal.
Dans les pays dits « du Sud », il n'y a pas que le triste hasard, que cette malchance qu'on
ne s'explique pas. Oh non, la malchance aux statistiques affolantes s'explique. Elle est
structurelle, pas naturelle. Tout comme la pauvreté : « (elle) n'est pas naturelle, disait
Nelson Mandela; C'est l'homme qui la crée et elle peut être vaincue.”


Vous me direz que la fièvre dengue – tout comme la malaria et bien d'autres maladies
tropicales – n'a pas été créée par l'humain. Bien sûr. Ce serait trop simple. Mais les
inégalités face aux maladies le sont. Selon le quartier de Montréal où l'on naît, on peut
déterminer par statistiques ses chances de poursuivre ses études et d'éviter de souffrir de
maladies chroniques. Selon le pays où l'on naît aussi. Parce qu'il y a inégalité des
chances dès le départ. Mes enfants ont gagné à la loto le jour de leur naissance : ils sont nés dans un pays dits « du Nord » où les maladies sont sujettes à des luttes sans merci de la part des instances médicales et pharmaceutiques. Il y a des morts d'humains qui plus pèsent lourd que d'autres.

Je n'accepterai jamais cette injustice endémique, celle par qui arrivent toutes les autres.
Je lutte chaque jour contre celles-ci et ne baisserai jamais les bras. Mon désir de justice n'a pas de frontière de quartier ni de pays. Mon sentiment de solidarité n'est pas géographique. Mon empathie pour les mamans endeuillées ne baisse pas au gré des fuseaux horaire.
J'ai dû faire face, une fois de plus, à ce sursaut humain, ce réflexe de protection contre
des sentiments trop forts lorsqu'un malheur arrive « au loin ». Dans mon réseau, beaucoup
de gens savent que, par alliance, j'ai une famille à 18 heures d'avion d'ici. Mais lorsque
j'ai annoncé à plusieurs que mon petit-cousin était décédé, on a tenté de relativiser.
« Ah, ça s'est passé là-bas! » Toutes les maladresses du monde se pardonnent quand il
est question de deuil. Mais pour moi, là-bas, c'est ici. Ici, c'est là-bas.


Il est criminel de ne pas porter assistance à une personne en danger. Dans nos vies de
dingues, on perd la tête à avoir tant d'objectifs à atteindre à la fois – professionnels,
personnels, familiaux... Comment ne pas tomber dans la culpabilité mais oser tout de
même crier haut et fort qu'on refuse d'ignorer une humanité en danger ?
Lucie Aubrac, héroïne de la Résistance française, disait aux enfants qu'elle rencontrait
dans les écoles : Si vous avez déjà dénoncé une injustice, c'est que vous êtes résistant.

Je me revendique de cette résistance. Parce que vaincre la pauvreté est un acte de
justice. (C'est encore Mandela qui l'a dit. Merci Madiba!) Et résister, contrairement à ce
que les bien-pensants peuvent imaginer, n'est ni désagréable, ni souffrant. C'est prendre
une grande goulée d'air dans ce monde étouffant. Faire des choix de consommation
éthiques, participer à des mouvements collectifs qui exigent des changements
structurels absolument essentiels, et appuyer directement les populations qui luttent
vaillamment chaque jour. Elles veillent au grain, le ventre vide, un enfant dans les bras.
Elles m'inspirent.