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Causes : La décolonisation au coeur des luttes actuelles

2014-11-06-MBG-thumb.pngCet article a été originalement publié dans le blogue Un seul Monde du Huffington Post.

Pour illustrer à quel point la solidarité internationale fait partie de l'histoire du Québec, Pierre Beaudet raconte dans l'introduction de l'ouvrage Passer de la réflexion à l'action. Les grands enjeux de la coopération et de la solidarité internationale (2013) comment la population canadienne-française s'est mobilisée avec vigueur lorsque le Métis Louis Riel fut condamné à la pendaison en 1885. Plus de 50 000 personnes se sont alors rassemblées au Champ-de-Mars à Montréal pour exprimer leur indignation.

Par la suite, on ne peut pas dire que l'histoire des mouvements sociaux au Québec ait été marquée par une forte solidarité envers les Premières Nations. L'implication des jeunes en solidarité internationale et le changement des mentalités dans ce secteur pourraient-ils devenir un levier vers une autre manière de concevoir les relations entre les peuples?

Durant les cinquante dernières années, la coopération internationale québécoise a vécu sa propre évolution en phase avec l'histoire du Québec. Les partenariats avec des communautés autochtones du Sud étaient naturellement nombreux, mais ceux avec les communautés du Nord plutôt rares. Les yeux étaient tournés vers le Sud, voire vers certains pays ciblés par les gouvernements.

La tendance s'est lentement renversée. Beaucoup de jeunes de retour d'expériences terrain au Sud ont voulu, comme le relate le film « Québékoisie » de Olivier Higgins et Mélanie Carrier, mieux connaître les Autochtones du Québec.Les Autochtones du Nord ont aussi développé plus de collaborations militantes avec la société civile allochtone (non autochtone). Les militantes et militants des deux horizons se sont retrouvé-e-s sur le même champ de bataille, celui de la défense de l'environnement. Une image forte à cet égard reste la manifestation contre les oléoducs transportant les sables bitumineux à Kanesatake le 16 novembre 2013. Vingt-trois ans après la Crise d'Oka, Autochtones et Québécois-es ont dansé ensemble sur la route 344.

Du même souffle, on observe ainsi de plus en plus de projets qui lient solidarité Nord-Sud et solidarité Nord-Nord dans une perspective de défense des droits des populations autochtones, en particulier en éducation du public. Depuis le lancement du mouvement Idle No More au Québec, en décembre 2012, les collaborations se sont multipliées. Le Forum social des peuples représente un autre point tournant à cet égard : désormais, les mouvements sociaux du Québec et du Canada seraient conscients de l'interdépendance de toutes leurs luttes avec celles des Autochtones.

C'est ainsi que le terme décolonisation, loin d'appartenir au passé, reprend aujourd'hui tout son sens pour illustrer les luttes sociales actuelles. On dénonce les systèmes économiques et politiques hérités de l'époque coloniale qui maintiennent des populations entières dans la pauvreté, tant dans les pays du Sud (dettes et programmes d'ajustements structurels, économies d'exportation de matières premières, sous-représentativité dans les instances décisionnelles internationales) que dans les réserves du Nord. À cet égard, rappelons-nous du constat du rapporteur spécial de l'ONU, monsieur James Anaya, venu au Canada en 2013 : « Les conditions de vie des autochtones sont celles de pays pauvres ».

Ce système économique, toujours basé sur l'exploitation des richesses naturelles, atteint des dérives sans précédent avec ce qu'on appelle l'extractivisme. Ce dernier, soutenu par des minières, pétrolières et gazières canadiennes, est dénoncé pour le saccage social et environnemental qu'il engendre, tant sur les territoires habités par les Autochtones et les Allochtones du Nord que sur ceux des communautés d'Amérique latine et d'Afrique. La mobilisation se manifeste d'ailleurs sous la forme d'un dialogue entre les peuples. Pensons à l'exposition de photos intitulée Mine au Sud, gaz au Nord : même dépossession? du Projet Accompagnement Québec-Guatemala en 2012 qui a permis aux populations guatémaltèques et québécoises de découvrir en quoi leurs luttes comportaient des similitudes. Pensons aussi à la revendication récemment émise par David Suzuki au Grand rassemblement des générations d'octobre 2014, celle de faire du droit de vivre dans un environnement sain un droit national; elle fait humblement écho aux « Buen vivir » bolivien et équatorien.

Derniers symptômes de la crise de civilisation, les mesures d'austérité aussi nous rappellent que la décolonisation économique reste encore à faire. Après avoir laissé les systèmes publics exsangues dans plusieurs pays du Sud, l'introduction de mesures d'austérité très similaires à ce qu'on appelait alors des Programmes d'ajustements structurels ont ravagé l'économie de certains pays européens au nom de la rectitude économique et compromettent aujourd'hui le respect des droits économiques, sociaux et culturels au Québec même.

Finalement, les luttes pour les droits des femmes intègrent toutes ces dénonciations de façon plus qu'évocatrice : le thème de la Marche mondiale des femmes en 2015 portera en effet sur le contrôle du corps et des territoires. Ce choix s'inscrit dans la foulée de la demande d'une enquête nationale sur les femmes autochtones disparues et assassinées au Canada, et après plus de vingt ans à demander justice pour la disparition de milliers de femmes assassinées à Ciudad Juarez au Mexique, une ville où l'accès au travail se réduit aux ateliers de misère ou « maquiladoras ». C'est tout le mouvement des femmes qui se mobilise sur ces questions, rappelant au passage que les femmes sont aussi les plus touchées par les mesures d'austérité et la surexploitation du territoire.

Quel sera l'avenir des mouvements sociaux au Québec, forts d'une alliance qui s'affirme enfin entre Allochtones et Autochtones ? Les Journées québécoises de la solidarité internationale (JQSI) posent en quelque sorte la question du 6 au 16 novembre puisque, sous le thème de la jeunesse et le slogan Faut se parler d'avenir, elles ont débuté par une soirée intitulée Femmes autochtones, femmes du Sud - Paroles croisées. Inspirées par la nomination de Melissa Mollen-Dupuis et Widia Larivière à titre de porte-paroles, les JQSI ont ainsi choisi de transformer l'événement d'ouverture conventionnel en une soirée à forte symbolique autochtone, donnant la parole aux porte-paroles et aux femmes invitées provenant de Bolivie, du Mali et du Sénégal. Celles-ci ont témoigné de leurs luttes et des retombées pour elles-mêmes, les femmes impliquées et leurs communautés. Parmi la centaine d'autres activités des douze programmations régionales aux quatre coins du Québec, certaines portent aussi sur des enjeux Nord-Sud touchant les Autochtones, qui se retrouvent non seulement au carrefour des enjeux touchant la jeunesse, mais aussi aujourd'hui au cœur d'une nouvelle solidarité entre les peuples.