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Causes : Aimer son boulot, espérer et s’engager... inspirant ou dérangeant ?

9328_161445645265_702550265_4007237_855568_s.jpgCe texte, c’est un cri du cœur qui résonne dans mon esprit depuis trop longtemps. J’en ai parlé à quelques proches et collègues et là, ça y est, ça va sortir en grand !

Expliquez moi. Svp. Quelqu’un.

Comment se fait-il que je suis une femme super épanouie au travail – que mon passage de l’enseignement à la solidarité internationale a clairement été un revirement inattendu mais ô combien heureux dans ma vie – et que ma famille et mes amis ont l’air de s’en foutre, voire d’appréhender que je gâche leur fun (leur cynisme ?!) en osant aborder la question de mon bonheur sur le plan professionnel ? (C’était tellement plus intéressant de prendre de mes nouvelles quand j’étais une prof malheureuse au secondaire ! Avec le double des vacances et un salaire beaucoup plus élevé, mais des anecdotes déprimantes à raconter chaque jour, ça c’était l’fun à entendre !)

Comment se fait-il que, lorsque j’ose aborder avec parents et amis tout sujet concernant la solidarité internationale, l’engagement social ou l’environnement, même par une anecdote anodine – genre, « c’est la Marche 2/3 vendredi prochain», est-ce que soit : je suis accueillie par un silence radio, ou soit : que je ressens carrément un malaise chez nombre de mes interlocuteurs ???

Comment se fait-il que, si j’ose aller un peu plus loin que dans l’anecdotique – parler des conséquences de tel geste sur l’environnement, des conditions de vie des gens dans les pays du Sud, mais aussi des principes incontournables du commerce équitable, de l’impact positif de tel projet d’une ONG sur telle communauté africaine – est-ce que je finis par me sentir coupable d’avoir « dérangé » les gens ???????????????

Attendez, là ! Je suis en train d’affirmer que souvent, je sens que je DÉRANGE les gens parce que je parle de sujets cruciaux, même quand j’en parle sous l’angle positif des solutions que des gens inspirés et plein de volonté ont mises sur pied ?!

C’est pas la meilleure, ça ?!

Autour d’une table, parents et amis vont y aller de remarques anodines qui ont pourtant un impact majeur sur notre moral, et celui des jeunes en particulier. Bof, ça sert à rien de voter/s’engager/etc. Bof, de toutes façons, on fonce dans un mur. Bof, ces gens-là, ils vivent ailleurs, et on ne peut rien faire. Bof, avant de poser ce geste, je vais d’abord m’informer (ce qui revient souvent à dire que je remets éternellement à plus tard le moment où je vais poser des gestes tout simples, genre acheter le sac de café avec le logo de Transfair Canada plutôt que l’autre à côté qui n’arbore pas le logo !). Ces phrases, je les entends souvent, même de la bouche de personnes qui ont des enfants. Devant ceux-ci.

Nous sommes dans un monde cynique, voire désabusé, où les jeunes ont besoin de cultiver l’espoir. Je travaille pour un organisme qui donne aux jeunes et à la population en général toutes sortes d’occasions de mettre la main à la pâte de façon constructive, dynamique, festive.

ET ÇA DÉRANGE ???

Ça va plus loin. Parfois j’ose parler un peu. Genre, quelques mots. Parfois, même pas une phrase complète. Et on me claque la porte au nez avec une remarque bête et méchante; voire, on m’envoie chier.

Souvent, ces remarques-là viennent de gens qui, chaque jour, posent des gestes destructeurs pour leurs enfants, leur communauté, le monde. Je n’oserais jamais leur dire ça. Je ne fais qu’aborder, tout doucement, un sujet plus large, ou pas directement lié à eux, pour ne pas les blesser. Mais c’est moi qui reçois l’insulte, moi qui me fait engueuler !

Ceux et celles qui me connaissent bien savent que je ne suis pas une dogmatique enragée. Je ne joue pas avec le sentiment de culpabilité des gens. Même, je les mets à l’aise en faisant des nuances, tout le temps. Je fais des blagues en montrant que moi non plus, je ne suis pas parfaite, je triche, je ne me prends pas pour une pure et dure. Et surtout, j’ai plus d’un sujet d’intérêt dans mon sac. Dans un party, sur des heures de discussion, je vais parler de voyages, de météo, des enfants, du dernier film, d’une blague, de pleineinein de choses. Mais 30 secondes pour parler des changements climatiques... Est-elle chiante celle-là !

Parfois, je suis découragée, déçue, désespérée. Si je parle sur Facebook de la pluie ou du beau temps, je vais avoir plein de commentaires. Si je partage une vidéo bien amusante, ça va pogner. Si je partage une photo des acteurs des Boys (c’est-y pas mainstream, ça, les Boys ???!!!) parce que ceux-ci se sont associés à une campagne sur les changements climatiques... PAS UNE SEULE réaction !

Maintenant, imaginez ma vie professionnelle. Je travaille pour une ONG. Tous les jours, les chiffres les plus déprimants, les images les plus décourageantes, on les reçoit, les traite, on travaille les deux mains dedans. À la puissance mille de ce que Monsieur et Madame tout le monde apprend au bulletin de 18 heures en un clip de 1 minute. Nous les employés, on devrait tous être déprimés, gris, sur le bord de la déprime, non ?

Eh bien non. Parce que nous sommes dans l’action, dans la recherche de solutions, dans la conviction que nous avons tous le choix : regarder le train passer et trouver ça doooonc déprimant, ou sauter dans le train et faire quelque chose pour qu’il change de direction. Mon super collègue Jean-Pierre le martèle : on peut rester spectateur du monde dans lequel on vit ; on peut choisir d’être acteur du monde dans lequel nous vivons et voulons vivre. Mon quotidien professionnel n’est pas déprimant : c’est beaucoup de boulot effectué par des gens passionnés; c’est aussi des éclats de rire qui fusent de toutes parts, dans des corridors, en réunion; des idées festives, créatives, inspirantes, qu’on met en pratique chaque année; des centaines de témoignages de jeunes qui nous disent qu’ils ont du plaisir à construire un monde auquel ils croient, et qu’ils le font avec talent, intelligence et optimisme. Comme disait un autre collègue : « on a-tu du FUN ! » (Sincèrement, en passant. Si vous avez crû que c’était une remarque ironique... ben ça ne m’étonne pas, le cynisme dans lequel nous baignons est épais, plus épais que le smog).

Je quitte le bureau chaque soir gonflée à bloc. Pas naïve, mais inspirée par ce que nos partenaires créent, par ce que la société civile fait, par ce que mon équipe réalise.

Ça ne m’empêche pas d’avoir peur. Hubert Reeves nous explique que si rien n’est fait, l’humanité pourrait disparaître dans 2-3 générations (c'est d'ailleurs parce qu'il est grand-père qu'il a décidé de laisser de côté trous noirs et galaxies le termps d'écrire ce livre...). Mon fils pourrait vivre cela. C’est effroyable.

J’ai le choix.

Je peux continuer ma vie comme si de rien était, flatter ma bédaine qui pousse en attendant de mettre au monde ce 2e enfant tant espéré. Ce ne serait pas dans ma nature d’aller jusqu’à mettre cet enfant au mode en affirmant qu’il n’y a rien à faire et qu’il vivra assurément l’apocalypse (je ne sais pas comment des parents peuvent tenir ce discours en plus d’être passifs, et ne pas devenir dingues, mais bon !), mais je sais que si d’autres poussent le cynisme jusque là, je le pourrais aussi !

Je peux aussi cultiver mon optimisme en posant des gestes constructifs dans plein d’aspects de ma vie – des gestes du quotidien et de consommation mais AUSSI politiques et sociaux. Ne pas devenir obsédée, non, mais juste triper à cuisiner des légumes locaux-bios et du chocolat équitable, juste appuyer telle coalition d’organismes qui militent pour un traité post-Kyoto équitable, tel parti qui croit en une province ou une ville viable pour tous... juste travailler dans un domaine où chaque jour des milliers de collègues dans le monde construisent un monde plus juste et équitable.

Il me semble que je dois bien ça à mes enfants; dans une vie de fous, cultiver l’espoir, agir, construire, dans la bonne humeur.

Tout en exerçant un esprit critique, bien évidemment. Ce qui n’est PAS un synonyme de cynisme. Le cynisme engendre l’inertie. L’esprit critique se fait dans l’action. J’y reviendrai peut-être un autre soir d’énergie comme celui-ci !

Désolée encore une fois de déranger... Tous ces analystes politiques pseudos sérieux ou sérieux peuvent bien continuer à cultiver le cynisme. C’est inspirant pour la santé mentale de tous, alors applaudissons-les, consacrons-les chouchou de telle émission, de telle chaîne.

Mais la Marie qui est excitée parce qu’elle vient de rencontrer 200 jeunes allumés à son travail, qu’elle se la ferme. Elle est heureuse dans son boulot ? Épanouie ? Elle croit encore en un avenir possible pour ses enfants ? Elle agit dans ce sens ? Aye, qu’elle ne vienne pas nous en parler. Même pas en quelques mots. Trop pénible !

N.B. La photo a été prise au travail fin septembre 2009 dans le cadre d’une mobilisation mondiale pour le climat. Je suis enceinte d’environ 20 semaines sur cette photo. Plein de gens pris en photo au travail en train de dénoncer les impacts des changements climatiques sur les populations pauvres, et qui ont l'air heureux : bizarre, trouvez pas ?

P.S. C'est l'éditorial de René-Daniel Dubois diffusé à l'émission Bazzo.tv du 5 novembre 2009 - avant-hier ! - qui m'a donné le dernier Oumf ! nécessaire pour l'écriture de ce billet.